Le fils de la paysanne

Le terrorisme au Sahel et le mythe de la poudre magique

 

  • La poudre magique (extrait d’un livre à paraître)

 

Un jour, alors que j’étais au collège, j’étais rentré au village tout excité. J’avais quelque chose de très spécial que je voudrais montrer à mon père. Je laissai tomber mon vélo et demander à mon jeune frère, qui à l’époque était encore au cours primaire, où était papa.

  • Tu connais papa. Nous sommes en avril. Et en avril, papa tresse les cordes et les paniers.
  • C’est vrai ! La ville me fait oublier très vite les habitudes du village ! dis-je sur un ton moqueur.
  • Oui, oui. Citadin, mon œil, rétorqua mon jeune frère, jaloux.

Je ne voulus pas débuter mon séjour sur une bagarre avec mon frère. J’avais tous les congés de Pâques pour cela ! En plus, j’avais plus important à régler. Je courus sous le manguier. Là, à l’ombre du grand arbre étaient assis mon père, ma mère, une amie à ma mère, mes nombreux neveux, mes nombreuses nièces et quatre belles sœurs.  Ces dernières s’écrièrent à l’unisson :

  • Atou ! Notre mari, notre okowé est là ! Soit le bienvenu ! Où sont nos pains ?
  • Vous êtes de drôles d’épouses. Au lieu de donner de l’eau à votre mari, vous ne pensez d’abord qu’à vos ventres ! blagua ma mère.
  • J’ai déjà bu de l’eau. Vos pains sont dans mon sac. Bonjour maman, bonjour papa, dis-je ne pliant les genoux.
  • Bonjour Boni, comment ça va ? As-tu fait un bon voyage ? demanda ma mère.
  • Oui, nana, je vais bien. Le voyage a été comme toujours. La poussière, de la poussière et encore de la poussière.

Tout le mon rit. Tout le monde sauf mon père. Il dit :

  • Si tu nous avais dit que tu viens, on allait arroser toute la route spécialement pour toi, raya mon père.

Les rires reprirent de plus bel. Cette fois, c’est ma mère qui rompt le silence.

  • Toi, tu exagères toujours. Mon fils n’as-t-il pas le droit de se plaindre. Tu sais toi-même que la route est très poussiéreuse ! Regarde comme ses cheveux sont rouges.

 

Je m’avançai et m’assis auprès de mon père. Il était en train de tresser une corde.

  • Bonjour papa, dis-je en fléchissant les genoux.
  • Bonjour Boni. Tu es rentré très tôt aujourd’hui, constate mon père.
  • Oui, je me suis précipité pour rentrer. J’ai quelque chose que voudrais te montrer.
  • Fais voir.

Je m’approchai et sortis un petit sachet en plastique de sa poche et le remis à mon père.  Papa sourit et demande :

  • Qu’est-ce que c’est ?
  • Une poudre.
  • Oui, je vois que c’est une poudre.Quelle poudre.
  • Mon ami me l’a offerte ?
  • Ton ami ? Quel ami ?
  • Mon meilleur ami qui vient chaque jour jouer avec moi.
  • Il l’a trouvée où ?
  • Son grand-père la lui a donnée pour moi.
  • Tu en as fait la demande ?
  • Nous en avons parlé et je lui ai dit que je veux avoir la poudre.
  • Que veux-tu tu faire avec la poudre ? Elle sert à quoi ?
  • Elle protège contre les métaux. Surtout contre le fer !
  • Elle protège contre les métaux !
  • Oui, mais pas seulement.Elle rend fort celui qui l’utilise.
  • Comment ça ? Explique-moi.

Mon père arrêta de tisser et me fixa.  Il m’encouragea avec un large sourire. Je n’aime pas ce sourire. Quand mon père souriait comme en cet instant-là, c’était qu’il avait une idée dans la tête. Le problème, c’était qu’on ne pouvait prévoir l’idée derrière ses sourires. Je me jetai quand même à l’eau :

  • Mon ami m’a dit que la poudre a le pouvoir de me rendre invulnérable aux coups de couteau ou autres métaux.Aussi dans une bagarre   personne ne peut me vaincre.  Je serai insensible aux coups et mes coups de poing auront une puissance terrible. Je suis gagnant à tous d’une manière ou d’une autre.
  • Tu veux vraiment utiliser ça ?
  • Tu dois me donner trois petits coups de lame aux poignets, aux pieds, à chaque côté de la poitrine et à chaque côté du haut de mon dos.
  • Toi qui d’habitude n’aimes pas la lame… Tu veux vraiment le faire ?
  • Je veux le faire, papa. Image toi-même, tout ce que j’y gagne, criai-je enthousiaste.
  • As-tu réfléchi aux conséquences que cela pourrait avoir ?
  • Quelles conséquences ? Mon ami m’a rassuré que c’est sans danger.
  • Sans danger ? Qu’entends-tu par « sans danger » ?
  • Il a utilisé la même poudre.Elle ne tue pas.
  • Je ne parle pas de cette conséquence. Si la poudre marche, il y a des conséquences.Si elle ne marche pas, il y a d’autres conséquences. Tu comprends à quoi je fais allusion ?
  • Je ne sais pas quelle conséquence négative, il peut y avoir si la poudre marche.Mais si elle ne marche pas, je vois bien de conséquences.
  • Ah oui ? Quelles conséquences ?
  • Si la poudre ne protège pas, je pourrais me blesser très gravement, si je compte beaucoup sur elle sans prendre de précautions. C’est le seul danger que je vois.
  • C’est vraiment le seul danger que tu vois ?
  • Oui, papa. Je ne vois pas ce qui pourrait m’arriver d’autre.
  • Supposons que la poudre fonctionne. Tu ne vois pas le danger que cela peut représenter ?
  • Non papa. Je ne suis pas sûr de comprendre. Si elle marche, elle règle tous mes problèmes !
  • C’est justement là que se trouve le problème. Si la poudre ne marche pas, tu es sauvé. Tu as clairement raison sur la conséquence. Et tu peux t’assurer d’éviter cette conséquence en étant prudent. Mais si elle marche, tu cours de plus gros risques.
  • Papa, je crois que je ne comprends plus rien. De quoi parles-tu ?
  • Je vais être plus clair. Comment vas-tu faire pour savoir que la poudre marche ?
  • Je vais le savoir quand je vais être confronté à une situation où la protection de la poudre est requise. Si elle me protège, je saurai que la poudre est efficace.
  • Exactement ! Mais ce que tu ne sais pas, c’est que la poudre va attirer de plus en plus de ces situations pour montrer son efficacité. Comment peut-elle te protéger, s’il n’y a pas un danger que tu cours ? Tant que tu placeras ta sécurité dans la seule faculté de cette poudre de te protéger, alors tu ne seras plus jamais en sécurité.
  • Tu veux dire que la poudre est plus un problème qu’une solution ?
  • Non, je veux dire que pour te convaincre que tu as et auras toujours besoin d’elle, la poudre causera des problèmes pour pouvoir te proposer sa solution.

 

  • Le Sahel sous les feux de la terreur

Qu’est-ce que la première partie et la seconde partie qui commence ont en commun ? Le Sahel est sous les feux des canons terroristes. Les assaillants venus de nulle part attaquent et tuent. Les gouvernements des pays attaqués sont incapables de dire clairement à la population africaine qui est l’ennemi qui nous décime. La seule chose dont nos présidents sont sûrs, c’est que les armées étrangères et l’aide étrangère sont les meilleures solutions à nos problèmes. Traduits en langage africain, les chefs d’États du Sahel estiment que les armées étrangères sont le talisman, le gri-gri qui pourra chasser le malheur. Un président s’est particulièrement illustré dans cette croyance d’un autre âge : Mahamadou Issoufou. Selon ce « brave représentant de la Françafrique», « On a besoin de plus de Barkhane (4500 soldats), de plus d’alliés. Ceux qui critiquent la présence française ou des alliés dans le Sahel oublient que sans l’intervention Serval (2013), le Mali serait sous contrôle des terroristes. Peut être le Niger aussi » cité par Jeune Afrique un instrument de la politique impériale française en Afrique. Citant toujours M.Issoufou, le journal français renchérit : « Imaginons que Barkhane s’en aille, ça va affaiblir notre lutte, notre camp … Au profit de qui ? Des terroristes ». « Une des meilleures stratégies, c’est de s’attaquer aux alliances de l’ennemi. Les terroristes s’attaquent à nos alliances, ils veulent défaire nos alliances. Les terroristes cherchent des relais au sein de populations pour les aider à défaire ces alliances. On doit tout faire pour maintenir et renforcer nos alliances ». Ces propos ont été tenus en 2019. Si la présence des forces étrangères était d’une quelconque aide, le Niger, qui abrite les armées française, américaine et allemande (Il faut remarquer qu’il s’agit d’armées de trois grandes puissances économiques et militaire.), ne serait pas la cible d’attaques de plus en plus violentes et meurtrières. Le Niger est-il sûr d’avoir noué les bonnes alliances ? Comment comprendre que des terroristes attaquent une base militaire nigérienne et tuent froidement 71 soldats nigériens au nez et à barbe des armées les plus puissances du monde ? Barkhane était là, la Bundeswehr était là, les drones américains étaient. Pourquoi l’armée nigérienne n’a pas eu le renseignement ? La liste macabre des attaques est longue. Le 2 janvier 2021, « des individus armés non identifiés ont attaqué les villages de Tchombangou et de Zaroumbareye situés dans la région de Tillabéri, à environ 120 kilomètres au nord de la capitale Niamey et près de la frontière avec le Mali et le Burkina Faso. Dans des propos rapportés par la presse, Almou Hassane, le maire de Tondikiwindi, commune qui administre ces deux villages, a indiqué qu’au moins 100 personnes sont mortes dans ces deux attaques. » selon le site d’informations des Nations Unies. La chaise internationale chinoise CGTN relaie l’information :100 morts civils.

Des villageoises et villageois exterminés lachement. L’ironie de cette nouvelle barbarie, c’est qu’elle se déroule dans le zone des trois frontière entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali. C’est justement dans cette zone dite du Liptako Gourma que se concentrent les actions de l’Alliance pour le Sahel, du G5 Sahel et des armées étrangères. Comment expliquer donc la mort d’une centaines innocentes personnes ? A quoi servent les alliances, si au lieu d’éradiquer le mal, elles l’amplifient ? C’est du moins l’avis des populations africaines prises au piège de guerres étranges et étrangères.

Mais comme si cela ne suffisait pas, le président du Niger lance : « Ceux qui s’expriment (contre la présence de forces étrangères[1]) sont très minoritaires. Les Nigériens dans leur immense majorité savent que c’est une menace planétaire. À menace planétaire, riposte planétaire. [] Il faut une alliance la plus large, la plus forte possible. Le contribuable du Niger ne peut supporter seul les dépenses qu’exigent cette lutte. Si la digue cède l’Europe va être concernée ». Dans un langage de rue, on dira « le vieux a tué !». Eu égard aux résultats sur le terrain, on peut dire comme le nouchi, le vieux Mahamadou Issoufou a tapé poteau. Les terroristes n’ont jamais aussi forts et aussi à l’aise. En mai 2019, les terroristes tâtent le terrain en république du Bénin par l’enlèvement de deux touristes français dans le beau parc national de la Penjari.

Cette projection fulgurante des terroristes vers le sud prouve clairement que les armées étrangères sont utiles à quelque chose, mais pas à aider les pays du Sahel se débarrasser du terrorisme.

 

  • La moralité du mythe de la poudre magique

Le président Issoufou et ses pairs qui pensent comme lui doivent lire et relire la conversation entre le jeune garçon et son père. A supposer que les armées étrangères soient la poudre, le jeune homme le pays à protéger et que les terroristes soient les problèmes que je jeune homme espère combattre avec la poudre, le dilemme à tout point de vue reste entier. Les armées étrangères ne peuvent justifier leur présence que s’il y a des terroristes. L’expérience devrait être la boussole qui guide les décisions des présidents africains. Or l’expérience montre que les interventions des armées occidentales ont contribué à semer le chaos partout. Elles (les armées occidentales) n’ont réussi à ramener la paix nulle part par leur intervention. Bien au contraire, quand elles interviennent, la paix s’éloigne. L’exemple le plus exemplaire (excusez cette tautologie) c’est l’Afganistan. Après plus décennies d’intervention militaires occidentale, on peut dire avec Jean-Dominique Merchet qu’« En Afghanistan, les Occidentaux ont été confrontés aux limites de leur puissance ». Comment peut-on être aveugle à ce point ? Les terroristes tuent des centaines d’Africaines et d’Africains, mais le vieux Issoufou pensent que c’est l’affaire de tout le monde, l’affaire des Européens. Pourquoi les gens qui hier nous ont fait esclaves, colonisés, volés, violés, pillés, animalisés, qui ont construit leur prospérité en grande partie en nous exploitant, devront brusquement venir nous aider à chasser ceux qui leur donnent l’occasion de se servir gratuitement chez nous ?  Comment un pays qui est en récession depuis des années, qui pille votre uranium pour s’enrichir, vous tire par le bas pour toujours vous dominer peut-il vous aider à vous libérer gratuitement ? En d’autres mots, comment est-ce ton ennemi peut-il de donner les armes avec lesquelles tu peux le combattre ? La France n’est pas l’ami des pays africains. Celui qui t’a fait esclave, qui continue de te faire esclave par le mécanisme monétaire peut-il prétendre être ton ami ? Le talisman a besoin de celui qui croit en lui pour exister. S’il faut écouter le conseil du père de Boni, le terrorisme serait le prétexte idéal pour remettre la main sur le continent africain ? Colon hier, colon toujours ? En tout cas, le président Issoufou et les autres dirigeants des pays africains ne devraient empêcher les populations africaines de se poser des questions sur les objectifs réels de la présence des armées des pays qui hier ont colonisé l’Afrique et qui aujourd’hui ont construit une architecture internationale qui étouffe tous les efforts du continent pour de se tenir sur ses deux pieds. Le terrorisme est d’abord une menace pour les populations qui en sont les victimes. Quand le président Issoufou affirme que « Les Nigériens dans leur immense majorité savent que c’est une menace planétaire. », il répète comme un refrain ce que les médias occidentaux répètent à longueur de journée. Mais les populations africaines confrontées au terrorisme savent d’abord et seulement que le terrorisme est une dangereuse menace pour elles.

 

[1] Commentaire du journaliste de Jeune Afrique.

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