Le fils de la paysanne

L’éloge du régionalisme : une analyse de la gouvernance politique au Bénin

Source: Pexel.com

Sommaire

1-    Le régionalisme en Afrique et au Bénin

2-    Les intérêts personnels des hommes d’États : cas du président Talon

3-    La décentralisation sacrifiée

4-    La corruption et la trahison des cadres

5-    De la nécessité défendre les populations à la base

6-    Cadres corrompus et préjudice pour les populations : cas de Barthélemy Kassa

Avant tout propos, il nous faut préciser le concept de “régionalisme”. Selon la huitième édition en ligne du dictionnaire de l’Académie Française, le régionalisme est une « Tendance à favoriser, tout en maintenant intacte l’unité nationale, le développement autonome des régions et à en conserver la physionomie, les mœurs, les coutumes, les traditions historiques[1]. » Ainsi définit, le régionalisme ressemble de très près à la décentralisation ou au fédéralisme. Alors pourquoi est-ce que cette expression fait alors grincer autant les dents au Bénin ? La décentralisation n’est-elle pas la doctrine politique en vogue dans plusieurs parties du monde, dont la République du Bénin ? Le fédéralisme n’est-il pas la règle dans plusieurs pays ? Pour comprendre la polémique que suscite ce mot, il faut faire l’exégèse du concept au Bénin, en particulier et en Afrique, plus généralement.

 

  • Le régionalisme en Afrique et au Bénin

La 9e édition du dictionnaire de l’Académie Française nous livre une définition qui lève le voile sur l’évolution du sens de ce terme. Selon les Académiciens, le régionalisme est un « Mouvement d’opinion ou doctrine exprimant la volonté de préserver et de cultiver les caractères originaux, les traditions, les usages singuliers d’une région donnée, sans que soit nécessairement remise en cause l’appartenance nationale. » Dans le contexte africain, le régionalisme a conduit ou conduit encore à la remise en question de l’appartenance nationale de plusieurs régions. Cet état de fait a causé de nombreux drames à travers le continent noir : des guerres civiles, la division des pays en micros États, etc. Les exemples passés et actuels ne manquent pas. Après plusieurs années de guerre au Soudan, l’Afrique assiste le 09 Juillet 2011 à la naissance d’un nouvel État : le Soudan du Sud ! Au Mali, l’Azawad, tel un monstre,  essaie depuis quelques années de naître. Du 6 juillet 1967 au 15 janvier 1970, le cœur de l’Afrique a saigné : la guerre du Biafra. La région du Biafra a essayé de se détacher du reste du pays dans un bain de sang (sans jeu de mots). Selon le journal français Le Monde, la guerre du Biafra a fait au moins un million de morts. L’actualité africaine fait la part belle aux intrigues liées au régionalisme. En Éthiopie, la région du Tigré lutte pour prendre son indépendance. Au Cameroun, les régions dites anglophones usent de terrorisme et de guérira pour créer un nouvel État appeler « Ambazonie ». Ce petit échantillon du chaos actuel et passé illustre des plaies dues au régionalisme. Pourtant si l’on peut tout expliquer par le fait régionaliste, celui-ci n’est qu’un cache-sexe pour masquer les jeux et enjeux honteux de certaines puissances tapies dans l’ombre. Ce constat ne dédouane pas certes les Africains, bien au contraire, il vise à pointer du doigt la lâcheté des hommes politiques du continent noir. Au lieu de servir les intérêts des peuples qu’ils sont sensés servir et protéger, les hommes et les femmes politiques pillent ou se font les complices des pillages des ressourcent de leurs pays. La conséquence directe est la pauvreté ambiante dans les pays africains. La pauvreté étant un terreau très fertile à toutes les crises sociales, le cycle se nourrit indéfiniment. Le régionalisme ayant pour ainsi dire une mauvaise presse en Afrique noire est habillé de couleurs tantôt ethniques, tantôt religieuses, tantôt linguistiques, tantôt historiques pour expliquer les conflits.

Au Bénin, le régionalisme n’a pas encore pris la forme extrême d’une guerre civile. Cependant, depuis l’indépendance du pays le 1er août 1960, le lexème « régionalisme » fait partie des concepts opératoires du vocabulaire politique. Au pays de Béhanzin, Bio Guerra et Kabba, le régionalisme est une doctrine politique qui consiste pour un homme / une femme politique ou pour un/e fonctionnaire d’avoir tendance à favoriser sa région d’origine, son village ou sa famille. Placer les intérêts de sa région ou de sa famille au-dessus des intérêts collectifs est une source de tensions sociales.  Des inégalités naissent ainsi du régionalisme. Chaque président béninois a eu le reproche d’être mu par le régionalisme. Pourquoi en faire donc l’éloge ?

 

  • Les intérêts personnels des hommes d’États : cas du président Talon

Penser d’abord à soi avant de penser aux autres est un acte humain. Le président de la République du Bénin l’a rappelé au peuple béninois lors de sa première grande sortie médiatique après son élection à la tête du pays. De la bouche du président, on pouvait lire « Ça va vous choquer, mais ce que je fais, c’est d’abord pour moi-même. Je pense à moi tout le temps. » Ces mots, ils les prononcent pour répondre à la question suivante : « Pendant trente ans, vous n’avez pensé qu’à une chose : vous enrichir. Comment pouvez-vous maintenant garantir aux Béninois que vous allez penser à eux ? » La réponse à cette question illustre notre postulat initial. Le président de la République du Bénin reconnait publiquement qu’il met ses intérêts au-dessus de ceux des populations. Quand on fait un zoom sur les intérêts du président Talon, on se rend rapidement compte que la région nord du Bénin est sa poule aux œufs d’or. En effet, c’est au nord du Bénin que les populations se tuent à la tâche pour produire le coton. Comme il est de notoriété publique, le président Talon est le « roi du coton » et de tous les produits dérivés liés à l’activité de la production cotonnière. En d’autres termes, les pauvres populations du nord du Bénin non seulement produisent du coton pour la firme du président Talon, mais aussi sont la principale clientèle des produits importés par la firme du président : les intrants agricoles dont certains très toxiques comme le glyphosate.

Le régionalisme étant un tabou béninois, l’on refuse obstinément d’analyser le manque de scrupule du président envers les paysans sous ce prisme. Il faut cependant briser ce tabou, si l’on veut comprendre les situations socio-politique et socio-économique actuelles au Bénin. Ne pas briser le tabou, c’est se faire complice des agissements rapaces du président Talon. L’homme d’affaire Talon, puis le président Talon peuvent-ils regarder insensibles et les traire comme des vaches jusqu’aux sang des populations de la région dont seraient originaires ses parents ? Rendraient-ils esclaves les populations du Sud du Bénin, tel qu’il le fait avec les populations du nord ? N’est-ce pas ce mépris qui explique le bafouèrent actuel des règles de la décentralisation ?

 

  • La décentralisation sacrifiée

Le Bénin a opté depuis quelques années pour la décentralisation. Cette option avait pour but d’associer les populations à la base à la gestion des affaires publiques. Si la décentralisation aboutissait, elle permettrait plus de transparence, plus de participation populaire, plus de contrôle populaire, moins de corruption dans la gestion collectivité locales et de l’État. Remarquez bien l’usage de l’imparfait et du conditionnel. Au Bénin depuis 2016, plus rien n’est moins sûr, moins incertain. Le gouvernement du président est parvenu à travers deux élections exclusives à retirer au peuple son droit de participer á la gestion du pays. Les députés issus exclusivement des deux partis du président obéissent à la lettre aux injonctions de ce dernier. La quasi-totalité des mairies est entre les mains des partis jumeaux du président. Il en découle une absence de contrôle et la concentration des marchés publics entre les mains d’une dynastie. L’horizon de l’objectif poursuivi avec introduction de la décentralisation en république du Bénin s’est éloigné en s’assombrissant chaque jour un peu plus.

Sur le plan économique, le président Talon et les deux partis politiques qui le soutiennent sont les seuls à décider de qui devra être riche ou pauvres au Bénin : ils fixent les prix des produits agricoles, octroient les marchés publics à qui ils veulent. L’économie locale échappe ainsi au contrôle des populations à la base. Celui qui veut être riche, ou vivre décemment doit vendre son âme au diable.

 

  • La corruption et la trahison des cadres

Comme par magie, depuis que le président est au pouvoir, les cadres du Bénin connus pour leur verve et leur esprit très critique se sont mués en laudateurs, en griots malhonnêtes du président. On trouve des excuses à toutes les folies, à toutes de errances, à toutes les bourdes, à toutes les incompétences du président de république. On serait amené à leur prêter du crédit, si l’on ne savait pas le prix de cette métamorphose collective : la corruption. Dans son livres « BENIN le casse du siècle » Léonce Houngbadji cite un journaliste : « Dans les années 90, l’État était le seul à exercer dans le secteur cotonnier. Le pays étant sous ajustement structurel, il fallait privatiser. Nous avons combattu le monopole public et aujourd’hui nous nous retrouvons dans un monopole privé. C’est un seul privé qui contrôle aujourd’hui, de telle sorte que, quelles que soient les ressources qu’on y met, l’entièreté va dans la poche d’un seul individu. Par une alchimie dont seuls les Béninois ont le secret, toutes les usines se sont retrouvées propriétés d’un seul individu : Patrice Talon. Mais en 2001, quand le président Mathieu Kérékou a voulu voir clair dans le dossier, Patrice Talon a escaladé le mur pour fuir, par le Nigéria, en exil pour 6 mois». Le journaliste cité n’est personne d’autre que Dr. Mailck Gomina, maire de la commune de Djougou et membre d’un parti politique allié du président Talon. On ne peut pas mettre en doute l’intégrité du maire de Djougou. Mais on ne peut pas non plus s’empêcher de se demander ce qui a changé entre le moment où il tançait le monopole exercé par M. Talon et aujourd’hui. La réponse est simple : le monopole de l’homme d’affaires sur le coton et dans d’autres secteurs économiques s’est accru considérablement. M. Talon est devenu président. Et cela change tout dans le rapport de force. Comme M. Gomina Malick, ils sont plusieurs cadres du Bénin à avoir changé de discours, pas parce que le fait critiqué a changé, mais tout simplement parce que ce rapport de force a changé.

C’est le moment de parler de trahison. Les cadres du nord tapis dans le gouvernement du président Talon sont des traitres. Le monopole exercé par les firmes de monsieur Talon est nocif à la santé économique et physiologique des populations du nord. Économiquement, les populations du nord sont soumises au régime colonial : elles sont obligées de produire du coton. L’accès à l’engrais étant soumis à la condition de produire du coton, la commercialisation libre des engrais étant interdite et les firmes du président ou proches du président étant les seules autorisées à vendre des intrants agricoles, les paysans béninois du nord sont les esclaves des firmes de M. Talon, car par un jeu de loi, les firmes forcent les paysans à produire pour elles. Ce système a fait ses preuves pendant la période coloniale. Il se poursuit au nez et à la barbe des cadres béninois, et ils ne disent rien. Les paysans et paysannes étouffent sous le poids de la dette, du labeur et des produits chimiques. Se battre pour un fils de cette région pour les populations est un devoir sacré. C’est un devoir que de libérer ses parents de la servitude.  Si cela c’est du régionalisme, alors faisons l’éloge du régionalisme !

  • De la nécessité défendre les populations à la base

Les dindons de la farce dans les pays postcoloniaux africains restent les populations à la base. Comme pendant la colonisation, cette catégorie de la population reste la dernière à être servi. Le cadeau national étant principalement entre les mains de l’ancien colon (à travers les firmes multinationales ou par le truchement de pactes coloniaux anciens ou nouveaux), les élites avides de richesse se déchirent autour des miettes que laisse tomber le colon. Cette minorité, comme le commis pendant la période coloniale, défend son privilège avec la hargne d’un vautour. Obsédée par son bien-être personnel, l’élite voient les revendications de la masse populaire comme une menace à sa propre survie. Le paradoxe dans la situation est que le colon blanc est parti, mais il nous a laisser un autre aussi perfide que lui, qui assure les intérêts et du colon et les siens. Dans ce schéma, le bas peuple demeure le grand perdant et les élites issues de ce même peuple et les anciens colons des frottent les mains, mangent du caviar et boivent du champagne.

Comme évoquer dans les chapitres précédents, le président Talon vit de la sueur des populations productrice de coton. Pour ne pas éveiller des soupçons, il quadrille le territoire national avec des cadre corrompus issus du peuple. La présence de ces cadres au sommet de l’État donne l’illusion aux populations que leurs doléances seront prises en considération. Comme le dit le proverbe : « Celui qui a un parent sur le manguier ne peut pas manger des mangues vertes ». Ceci est vrai si et seulement le parent niché sur le manguier est intègre et lutte pour le bien commun. Si le parent sur le manguier a un autre patron à qui il doit donner les meilleures mangues ou garde pour lui tout seul les mangues, alors la prophétie annoncée par le proverbe ne se réalisera pas. Dans le cas du Bénin, les exemples ne manquent. Citons un seul très illustratif.

  • Cadres corrompus et préjudice pour les populations  : cas de Barthélemy Kassa

Cadres Barthélemy Kassa, un haut cadre, est natif de Dassari dans le département de l’Atacora. En 2015, la présidence de la République du Bénin demande au parlement la levée de son immunité parlementaire pour qu’il réponde de sa gestion en tant que ministre. Le journal français Le Monde écrit : « Yeux légèrement enfoncés, visage mafflu avec l’embonpoint qui va avec, il forçait son sourire depuis qu’une commission spéciale du Parlement béninois avait été mise en place, le 10 août, pour étudier la levée de son immunité, demandée par la présidence sous la pression des Pays-Bas, appuyée par le procureur général. L’ancien ministre de l’énergie et de l’eau, élu au Parlement aux législatives d’avril 2015, va désormais pouvoir se montrer plus serein. » Pour quelles raisons en veut-on à cet homme ? RFI, une radio français répond à la question : « La Hollande annonce la suspension de son aide directe après la découverte d’un détournement de 2,6 milliards de Francs CFA dans un programme piloté par la direction générale de l’Eau. » Mais à quoi cet argent était destiné ? « Le PPEA II, c’est le nom du programme triennal d’accès à l’eau potable financé par la coopération néerlandaise. L’affaire a éclaté le 8 mai 2015 vers la fin du mandat de Yayi Boni. A la suite d’un audit diligenté par les Pays-Bas, un détournement de 2,6 milliards de FCFA a été découvert. » a écrit la radio La Voix de l’Amérique. Si le détournement des deniers publics est en soi un crime, celui-ci est le crime des crimes. Les mots en gras quelques lignes plus hautes dans ce chapitre indiquent la destination des fonds détournés : accès à l’énergie et à l’eau potable. Nous avons indiqué plus haut que M. Kassa est originaire du département de l’Atacora. Selon une étude de l’Insae datant de 2011 à 2015, l’Atacora est la région où le taux de pauvreté non monétaire est le plus élevé 58,4% contre 30,2% sur le plan national (2011). Selon toujours la même étude, le taux de pauvreté monétaire de ce département était 39,74 % pour une moyenne 36,2 % sur plan national 2011). Pour en revenir à notre proverbe de départ, il faut constater que le fils sur le manguier non seulement a garder les mangues mûres pour lui-même, mais il s’est assuré que ses parents restés au sol ne reçoivent même pas les mangues non-mûres. Citant Victor Tokpanou, Le Monde écrit : « Il avait tendance à afficher une certaine arrogance et une richesse insolente […] « Je trouvais suspect qu’un professeur assistant à l’université qui n’a pas d’à-côtés ni un passé d’opérateur économique puisse offrir un amphithéâtre à l’université d’Abomey-Calavi [la plus grande université du Bénin]. Je ne parlerai pas du luxe de ses maisons. Cela fait beaucoup, même pour un ministre du gouvernement dont le salaire mensuel est connu [deux millions de francs CFA, soit 3 000 euros].» Nous faisons nôtres les observations de cet autre haut cadre. Ajoutons juste pour finir que M. Kassa est aujourd’hui membre de l’un des partis jumeaux du président Talon et que la justice a prononcé un non-lieu en faveur de M. Kassa. Le président qui a fait de la lutte contre la corruption, semble avoir à ses côtés les fripons de la république. Il n’y a donc rien à voir. Pendant ce temps, les populations de Dassari, de Matériet de l’Atacora parcourent des distances insolentes pour aller chercher de l’eau (pas potable) pour étancher leur soif. Elles (les populations) dorment dans le noir. Que doivent faire les populations ?

 

Nous le répétons pour être pédagogique : il faut faire l’éloge du régionalisme. Le peuple doit se prendre en main et défendre ces intérêts contre les colons noirs. Les citoyens de chaque région doivent se mettre ensemble pour défendre leurs intérêts. Leurs filles et fils qu’ils ont envoyés à l’école (sur le manguier) ne servent pas toujours l’intérêt général. Pour assurer son bonheur, la population paysanne doit développer un égoïsme régional basé sur les intérêts à la base. Il faut être régionaliste, mais de la bonne manière.

[1] Dictionnaire de l’Académie française, 8e édition, https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A8R0832.

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